Sénégal : quatre jeunes en prison pour un photomontage jugé offensant pour le président

Quatre jeunes Sénégalais sont poursuivis pour « diffusion d’image contraire aux bonnes mœurs » après la découverte d’un photomontage jugé offensant pour le président Macky Sall. Ils ont été placés vendredi sous mandat de dépôt.

Un mois à deux ans d’emprisonnement et une amende allant jusqu’à 300 000 francs CFA (457 euros). C’est ce que risquent, au Sénégal, quatre personnes poursuivies pour « diffusion d’image contraire aux bonnes mœurs », après la découverte sur la messagerie WhatsApp, où ils avaient constitué un groupe commun, d’un photomontage jugé offensant pour le président Macky Sall.

Arrêtés en début de semaine, ces trois femmes et un homme, âgés d’une vingtaine d’années, ont été présentés à un juge d’instruction vendredi 3 juin, puis placés sous mandat de dépôt. Ils sont par ailleurs poursuivis pour association de malfaiteurs. On ne rigole pas avec l’image du président sénégalais.

« Une position qui n’est pas nommable »

Il s’agit d’un « montage qui met en scène la première autorité du pays dans une position qui n’est pas nommable », décrit sans plus de détails le porte-parole du gouvernement, Seydou Gueye, joint par France 24. Selon le journal privé sénégalais « L’Observateur », « l’auteur [du photomontage, qui serait actuellement en Gambie et activement recherché] a monté la tête du chef de l’État avec le corps d’un homme nu, allongé sur un lit ». Difficile d’en savoir plus, puisque très peu de personnes ont eu accès à cette image, jamais diffusée sur les réseaux sociaux ni reprise dans la presse locale.

« Dans notre société, nous avons des valeurs. Nous ne sommes pas la France ou les États-Unis, le Sénégal est un pays structuré autour de la religion où nous avons le respect d’autrui, le respect de nos anciens. Les droits des citoyens comme la liberté d’expression sont importants, mais il ne faut pas tomber dans l’outrance et la provocation », justifie Seydou Gueye.

« Nous sommes tous d’accord pour dire que nous avons des règles culturelles, avec un respect de la hiérarchie, un respect des anciens. Ce sont des valeurs que nous prenons en compte. Mais dans le cas présent, ce que nous demandons, ce sont des réponses », explique à France 24 Cheikh Fall, blogueur sénégalais. Pourquoi aucune autorité ne s’est-elle exprimée depuis le début de la polémique ? Pourquoi ce photomontage aboutit-il à des poursuites aussi lourdes ? Que montre-t-il précisément pour avoir de telles conséquences ?

Cheikh Fall s’interroge. Et s’inquiète. « Depuis l’arrivée au pouvoir du président [en 2012], des mesures contraires à la liberté d’expression ont été prises », constate-t-il. Et de donner des exemples : « Les réseaux sociaux ont été coupés au moment de la sortie de prison de Karim Wade [ancien ministre et fils de l’ex-président sénégalais, condamné pour enrichissement illicite puis gracié en juin 2016] pour que les gens ne communiquent pas. Au moment de l’arrestation du maire de Dakar [soupçonné de détournement de fonds publics, Khalifa Sall a été arrêté et incarcéré en mars 2017], le signal de RFI a été bloqué sans explication ».

« Une décision inacceptable »

Pour le représentant d’Amnesty international au Sénégal, Seydi Gassama, ce placement sous mandat de dépôt est « une décision inacceptable ». « Dans un État de droit, ce type de délit ne devrait pas conduire des personnes en prison », désole cellui qui, avec son organisation, a déjà alerté à des nombreuses reprises sur des atteintes à la liberté d’expression dans le pays. En décembre 2016, Amnesty s’était inquiétée de nouvelles dispositions « liberticides » prises dans le cadre de deux lois adoptées deux mois plus tôt par l’Assemblée nationale « au nom de la lutte contre le terrorisme et la cybercriminalité ».

« Des dispositions répressives en matière d’insultes commises par le biais d’un système informatique ou de diffusion en ligne d’images ou de textes contraires aux ‘bonnes mœurs’ pourraient être utilisées pour réprimer des journalistes, artistes, opposants ou défenseurs des droits humains », écrivait alors l’ONG dans un communiqué, jugeant ces textes « d’autant plus inquiétants » qu’ils « viennent étendre des infractions utilisées pour museler la dissidence aux modes d’expression liés aux nouvelles technologies de la communication ».

Seydi Gassama promet aujourd’hui de suivre de très près le dossier de ces quatre Sénégalais, dont on attend de connaître la date du procès. Il s’inquiète déjà : « Ils pourraient rester longtemps en prison ».

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